Le curé Wéra et le grand Joseph
Histoire vraie qui se déroula à l'époque du premier curé d'Oneux.
Ce jour-là, quatrième dimanche de carême, le curé Wéra monta en chaire de vérité pour commenter le récit évangélique de la multiplication des pains sur les hauteurs de Génézareth.
Arrivé au passage où Notre-Seigneur rassasia miraculeusement, avec cinq pains, la foule énorme qui le suivait, le prêtre se trompa sans s'en apercevoir et déclara que Jésus distribua cinq mille pains à cinq personnes.
Ce burlesque lapsus serait sans doute passé "au bleu" si le Grand Joseph n'avait pas été là. Mais il y était ; et au sortir de la messe, tout son plaisir, tout son bonheur même, fut de gloser sur le prêche du curé (il faut savoir que le Grand Joseph et son curé n'étaient jamais d'accord)
"Bê mirâke, non cila" répétait Joseph à qui voulait l'entendre "qui dè noûri cinq djins avou dès mèyes di pans ! çou qui dj'sèreûs fwèrt curieûs dè savou, mi, c'èst si s-on polou lès magnî tot d'vant qu'is n'kimincinhe a tchamossi ! (Beau miracle, celui-là, que de nourrir cinq personnes avec des milliers de pains ! Ce que je serais curieux de savoir, moi, c'est s'ils ont pu les manger tous avec qu'ils ne commencent à moisir).
Le sacristain entendit le discours du Grand Joseph, courut en toute hâte chez son curé et lui conta l'affaire.
"Ce n'est rien " dit le curé. "Je vais l'avoir, le Grand Joseph. Voici comment je vais faire. Dimanche prochain, je recommencerai mon prêche et avant de le terminer, j'en servirai une bonne au Grand Joseph. Pris à l'improviste, nous verrons la tête qu'il fera et ce qu'il pourra répondre".
Le cinquième dimanche du Carême, le curé d'Oneux monta en chaire et refit le récit de la multiplication des pains, pesant chacun de ses mots et parlant lentement pour ne plus se tromper.
L'issue du sermon ayant été heureuse, le curé, radieux promena sur l'assistance des regards béats qu'il arrêta finalement sur le Grand Joseph.
- "Ripahî co mèye djins avou cinq pans, èst-ce twè, Grand Djôzèf qui f'reut çoula ?" (repaître autant de milliers de personnes avec cinq pains, est-ce toi, Grand Joseph, qui pourrait faire ça ?)
- "Aye, ça, Moncheû l'curé" répondit Joseph sans une seconde d'hésitation.
- "Ay, ça, valet ? èt c'mint, non çoula ?" demanda le brave curé foudroyé.
- "Avou vos crus di dimègne passé ènon, Moncheû l'curé !"
Telle fut la réponse du Grand Joseph, restée proverbiale à Oneux.
Source : Emile DETAILLE, Li curé Wérâ èt l'Grand Djôzef, Echos de Comblain, décembre 1947, p. 1 et 2.
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Li pêre di solés
Voici une seconde anecdote sue le curé Wéra et le "Grand Joseph".
Il était non loin de trois heures de l'après-midi, quand le curé Wéra arriva tout essoufflé chez le grand Joseph.
- Djôsef, i m'fât absolumint aler à Lîdje dimin, dji deû n'naler d'vant l'djoû èt dji n'a nin dès solés.
- Ay, mins Moncheû l'Curé, dji n'sâreû v'fé dès solés so si pô d'timps, save mi !
- Djôsef, i m'fât dès solés po-z-aler à Lîdje. Tère ti plan po m'sètchî foû di spèheûr ! Dji vinrè cwèri mès solés bin târd dèl sîse èt ti sèrè payî sèyance tenante èt t'ârès co'ne bonne brûde (pourboire) la copète.
Après avoir pris les mesures, le cordonnier se rassit et acheva un ressemelage commencé peu avant.
La conversation roula sur divers sujets, puis le curé sortit. Il revint presqu'aussitôt sur ses pas pour crier par la fenêtre entr'ouverte :
- T'as bin compris, hin, Djôsef : dès solés po-z-aler à Lîdje dimin !
- Dj'î travaye dja, Moncheû l'Curé ! cria notre homme sans lever les yeux ni cesser son travail.
Et, de fait, lorsque le prêtre revint dans la soirée, ses souliers étaient prêts. Il les essaya. Ils allaient à merveille. Il les paya grassement, les prit sous le bras et sortit.
Le lendemain, de grand matin, un voyageur quittait Oneux Pour Liège. C'était le curé qui, debout bien avant le premier chant du coq, entamait ses trente kilomètres, un large sourire aux lèvres, un bourdon à la main et des souliers neufs, amples et souples, au pieds.
Après un quart d'heure de marche, il sembla à Wéra que quelque chose d'anormal se passait du côté de ses souliers. Il entendait comme de petits craquements insolites et il lui semblait que quelque chose se déchirait ou cédait. Il avait regardé mais n'avait rien aperçu.
Entre Tilff et Angleur, il constata avec effroi que "sès solés toumint djus d'binde" autrement dit, que ses semelles manifestaient le désir de ne pas pousser jusqu'à Liège. Au delà d'Angleur, Wéra, ahuri, put admirer à l'aise la gamme de ses orteils et lorsqu'il arriva à Liège, le curé d'Oneux qui vouait à tous les diables celui qu'il était chargé d'arracher aux flammes de l'enfer, eut cette rare occasion de pouvoir apprécier la qualité des pavés de Liège, car il venait de perdre ses deux semelles et il dut se contenter de promener à travers les rues de la cité les deux tiges et empeignes qui lui restaient fidèles.
Les chaussettes hors d'usage,, la plante des pieds meurtrie et maquillée de la boue des trottoirs, Wéra alla conter son infortune au premier marchand de chaussures qu'il rencontra. Plein de compassion, ce dernier lui vendit une belle paire de chaussures qui conduisirent Wéra chez Monseigneur l'Evêque.
Rentré exténué dans son fief spirituel d'Oneux, Lambert Wéra s'empressa d'aller frapper à la porte du Grand Joseph et de dire à son cordonnier tout ce qu'il avait d'injures et de fiel à lui servir.
Le Grand Joseph écoutait tout, l'air ahuri, du moins en apparence, car il avait une folle envie de pouffer de rire.
- Bin, Moncheû l'Curé, ni m'avîz-ve nin d'mandé dès solés po-z-aler à Lîdje ? Après tot dji n'a nin si mâ calculé. Is-ont djusse situ djisqu'à là !
D'après MM. Lambert Lambion et Jean Burton, tous deux originaires d'Oneux.
Source : Emile Detaille, Li pêre di solés, Echos de Comblain, janvier 1948, p. 5.
