La Bataille de la Frite
Au cinéma des Glycines, pendant les actualités...
Jean Giraudoux nous avait rassurés : "La guerre de Troyes n'aura pas lieu". Par contre, la bataille dont je vais vous entretenir s'est bel et bien déroulée, avec cette peu rassurante particularité de se raviver chaque week-end. Son cadre ? La rue du Moulin, tout juste en face du cinéma des Glycines. Les vedettes du grand écran faisaient encore recette à l'époque.
Les séances drainaient des foules d'admirateurs qui délaissaient les douceurs du foyer pour succomber à la voix charmeuse de Tino Rossi ou pour vibrer aux rythmes endiablés du Fou Chantant.
Pendant les actualités et l'inévitable documentaire, la "friture" toute proche fourbissait ses armes, prête à subir l'assaut des affamés qui allaient déferler, en vagues gesticulantes, dès les premières secondes de l'entracte. Pré-cuisson tôt terminée, graisse de boeuf bouillonnant dans d'épais chaudrons de fonte, pots de moutarde et de mayonnaise béants et maculés, la marchande de frites, flanquée de ses aides de camp, attendait le choc avec une anxiété à peine dissimulée.
Au pas de charge, les plus gourmands, au mépris du respect de certains droits de l'homme, bousculaient tout sur leur passage pour se présenter les premiers aux barricades, argent tendu à bout de bras, telle une arme de poing. Grésillant dans une graisse surchauffée, les frites, pâles et replètes, viraient au roux croustillant, agitées sans ménagement par une écumoire experte. Egouttées par chocs successifs, elles glissaient, fermes et dorées, dans une grande passoire qu'on ne cessait de remplir.
Devant la baraque, c'était la mêlée. On jouait des coudes et du... postérieur pour conquérir dix centimètres de terrain. Certains, plus fins stratèges, tentaient de déborder de l'extérieur, ruse vite éventée qui soulevait de vives protestations dans les rangs des belligérants-gastronomes.
Les premiers servis, cornet poisseux haut levé, tentaient une prudente retraite, se heurtant à un mur de poitrines offertes qui montaient à l'assaut. L'oeil brillant de convoitise, nul ne prétendait céder un pouce de terrain. On se battait pour la frite, pas pour l'honneur ! Les corps à corps de l'épopée napoléonienne ne devaient être qu'un plaisant dérivatif, comparé à cette foire d'empoigne, heureusement limitée dans le temps précis d'un quart d'heure d'entracte.
S'extirpant enfin de la masse grouillante et dispersés aux alentours immédiats, les glorieux vainqueurs, brandissant leur trophée, y plongeaient des doigts graisseux et les portaient à la bouche, étonnants automates de la déglutition accélérée. Une sonnerie annonçait le proche début du grand film.
Ayant brûlé toutes les munitions d'énergie et de patience, les attardés ne se voulaient ni battus, ni déserteurs. Sacrifiant le générique, voire les premières images, ils livraient, harassés, un tout dernier assaut et s'engouffraient dans la salle obscure, le cornet brûlant au creux de la main. Ils savouraient alors, dans le calme et le silence, les frites tant convoitées, un œil sur l'écran, l'autre dans la pénombre jaunâtre du sachet.
Au dehors, la "friture" ne désarmait pas. Elle préparait, au contraire, de nouvelles munitions pour faire face à l'assaut de fin de séance qui ne serait, en fait, qu'une succession d'escarmouches. Dame, on avait plus de temps devant soi !
Source : Robert MARTIN, La Bataille des Frites, Echos de Comblain, janvier 1990, p. 1 et 2.
