Emile LUXEN
Péripéties d'un résistant de la presse clandestine (1940-45) racontées par son fils Jean.
Mon père était d'un naturel très discret. J'espère qu'il ne m'en voudra pas dans l'au-delà où il se trouve maintenant, de lever un coin de voile de son passé. A ce propos, je me souviens d'avoir vu, après la guerre, un insigne au revers de son veston. Cet insigne représentait un livre sur lequel était couchée une plume d'oie. C'était le logo de l'organisation. Comme son travail consistait à contrôler, pour le compte du Ministère de l'agriculture (département zootechnie) la production et la qualité des produits laitiers, il était amené à sillonner les campagnes de la région de Barvaux, Tohogne, Durbuy, etc..., le plus souvent en train puis à pied. Il en profitait parfois pour remettre à leurs destinataires des tracts anti-allemands, des informations pour le maquis ou les armées, bref toutes sortes de documents et messages importants. Bien qu'en possession d'un "Ausweis" (1) en règle (dont j'ai toujours un exemplaire), il se sentit un jour dans ses petits souliers. Mon père se fit en effet arrêter aux environs de Tohogne par deux soldats allemands qui demandèrent à vérifier le contenu de sa mallette. Parmi les fiches d'identité des vaches laitières étaient dissimulés des papiers très compromettants. La chance voulut que les deux ploucs ne connaissaient pas un traître mot de français. De plus, peut-être ne cherchaient-ils que des armes ? N'empêche que mon père transportait des messages brûlants qui auraient pu l'envoyer à la citadelle de Huy... au minimum.
Une autre aventure qui aurait pu mal tourner pour lui a pour cadre la ville de Liège. Cette histoire, mon père me l'a racontée par la suite.
En charge de papiers ultra-confidentiels à remettre à un contact liégeois, il prit le train à Comblain et arriva aux Guillemins. Là, il s'aperçut qu'un barrage de militaires allemands contrôlait les voyageurs sur le quai même. Papa était très inquiet et, anxiété conjuguée à maladresse ou distraction, il glissa sur une marche du wagon qu'il quittait et se fit bien mal à une jambe. Les Allemands, voyant qu'il avait grand-peine à se relever, l'obligèrent à les suivre pour se faire soigner à l'hôpital militaire Saint-Laurent.
Dès qu'il fut seul dans sa chambre, il n'eut d'autre idée que de s'enfuir pour se débarrasser de son dossier brûlant. Ainsi, il disparut de l'hôpital sans être inquiété, fila tout droit rue Varin et s'engouffra dans un... bordel (sic). En tout bien tout honneur d'ailleurs car il s'avérait que le contact qui devait récupérer les papiers était une prostituée. Le patriotisme fleurit heureusement sur tous les terrains.
Débarrassé de son dossier très compromettant, il retourna sur le quai de la gare pour rentrer à Comblain. Il y fut de nouveau intercepté par des Allemands qui avaient été témoins de sa chute et qui s'étonnaient de le voir déjà de retour. Mon père était bien plus sûr de lui et joua aux occupants une scène digne d'un vaudeville. Il feignit une amnésie que sa chute pouvait justifier. Les Allemands, de bien braves, ceux-là, le reconduisirent à l'hôpital Saint-Laurent où Emile ne retrouva toujours pas la mémoire. Il fut toutefois relaxé un peu plus tard.
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(1) Ausweis : laissez-passer délivré par l'occupant.
Source : Jean LUXEN, Emile LUXEN, Echos de Comblain, septembre et octobre 1998.
